TENDUA - Association pour la sauvegarde de la biodiversité

Dans l’œil de la baleine

Polynésie – Iles Australes – Rurutu

Au bout du Monde…

Sous-marins
Sous-marins
A l’horizon, le souffle d’une baleine - © M. Dupuis

J’ai longuement rêvé de ce voyage au bout du monde : Rurutu, 22°26’ de latitude Sud, 151°21’ de longitude Ouest, une île presque perdue de l’Archipel des Australes en Polynésie Française, à la rencontre des baleines à bosses, Megaptera novaeangliae, ces géantes mystérieuses et imposantes de l’Hémisphère Sud.

Dimanche 9 septembre

J’atterris à Rurutu, après un Paris-Los Angeles-Papeete de presque 24h, suivi d’une brève escale de 4 heures à Tahiti, avant de reprendre un avion partant pour les Australes : Tubuai, puis Rurutu (1h30 de vol). Nager avec les baleines à bosses se mérite…L’accueil est assuré par l’équipe du Rurutu Lodge : Bertrand et Yves. Tout de suite, le ton est donné : les baleines sont là, plusieurs mères ont mis bas et elles prennent soin de leur baleineau avant de reprendre la route vers le Pôle Sud. L’une d’elle permet même que l’on s’approche au plus près.


Souffle de la baleine
Souffle de la baleine
Les eaux de Rurutu n’abritent aucun prédateur pour les baleines et en cas de tempête, elles peuvent se reposer d’un côté ou de l’autre de l’île - © M. Dupuis

Malheureusement, l’arrivée en fin d’après-midi ne permet pas de mise à l’eau. Il faudra attendre le lendemain. Enfin, pas tout à fait car depuis la plage du Rurutu Lodge, ça y est, je le vois à l’horizon : le souffle de la baleine, un petit geyser au-dessus de sa tête ! Je n’imaginais pas que cela soit visible d’aussi loin ! Je fais un vœu : qu’elles soient là demain et que l’on puisse s’en approcher…

Lundi 10 septembre

Pas de problème pour se réveiller à l’aube, entre l’excitation de cette rencontre pour laquelle j’ai parcouru la moitié du globe et le décalage horaire (+12 h). Tout le monde est prêt à l’heure avec ses palmes, masque et tuba. Pas de plongée bouteille car les baleines fuient les bulles qui les dérangent. Éric assure le ramassage matinal avec le Land Rover du Raie Manta Club qui récupère, dans les différentes pensions de l’île, ceux qui, comme moi, espèrent bien concrétiser leur rêve de baleine.


Baleineau au 1<sup class="typo_exposants">er</sup> plan et sa mère
Baleineau au 1er plan et sa mère
Les Baleines à bosse se partagent l’hémisphère Sud et l’Hémisphère Nord. A Rurutu, les femelles donnent naissance à leur petit, nourrissent leurs jeunes jusqu’à ce qu’ils soient assez forts pour leur longue migration vers le Pôle Sud en octobre/novembre. - © M. Dupuis

Ce matin, il y aura 2 bateaux et nous partirons du port de Moeraï. Les bateaux sont polynésiens : des « poti marara », ce qui signifie « bateau volant ». Ils sont utilisés pour la pêche et sont équipés d’un poste de pilotage à l’avant, d’un moteur de 200CV pour 8 m de long environ et arborent des couleurs pimpantes. Nous faisons connaissance avec les capitaines Dominique, Adrien et Pierre qui assureront, à eux trois, nos sorties bi-quotidiennes.

Il y a beaucoup de vent, ce qui promet un peu de mer, mais il fait beau, à défaut de faire réellement chaud. Une combinaison de 5 mm, et pour les plus frileux, le capitaine met à disposition de vrais cirés jaunes de marin. Discussions entre marins et nos guides : on a vu les baleines ce matin du côté du belvédère, près de Moeraï justement. On monte à bord, 6 maximum par bateau, accompagnés de Yves ou d’Eric et nous voilà partis !
Yves s’assied en hauteur à l’avant à côté de Pierre et nous nous installons au mieux, scrutant déjà l’horizon pour apercevoir un souffle de baleine.


Se glisser dans l’eau pour ne pas déranger

Baleineau posé sur le nez de sa mère
Baleineau posé sur le nez de sa mère
Ces magnifiques créatures mesurent en moyenne 16m de long et pèsent environ 40 tonnes. Les mères témoignent d’une grande tendresse pour leur baleineau - © M. Dupuis

Les consignes données par Yves à notre départ sont simples : il n’est, bien sûr, pas question de sauter dans l’eau mais au contraire il s’agit de se laisser glisser le plus silencieusement possible du bateau dès qu’il nous en donne le signal, après avoir repéré l’animal et estimé que cela ne présentait aucun danger. Interdiction de se trouver à la queue de la baleine car celle-ci pouvant déployer la force d’un moteur de 500 CV, cela représente un véritable danger pour les minuscules plongeurs que nous sommes, sans compter que cela peut être ressenti comme une menace par l’animal. Chaque palanquée se mettra à l’eau à tour de rôle afin de déranger le moins possible la baleine. Reste à trouver l’animal…Les embruns n’aident pas vraiment et les nuages qui s’amoncellent nous font croire que nous sommes plus en Bretagne que sous les Tropiques ! Une heure déjà vient de passer ; certains ont pâli à cause de la houle, tout le monde est mouillé… et tout à coup « BALEINE à bâbord ! » ! – Où, où ? » et Yves de traduire en anglais, puis en japonais pour le couple qui nous accompagne. Ca y est, on la voit : elle est là, son baleineau juste à côté.


Dos de Motu
Dos de Motu
Sa nageoire dorsale – qui permet, avec la caudale, l’identification chez les cétacés - a été mordue ou coupée - © M. Dupuis

Les bateaux se rapprochent avec beaucoup de précaution. Nous espérons tous que l’animal ne va pas sonder, mais non, elle reste là, presque placide, à une trentaine de mètres du bateau. Tout le monde photographie la maman et son petit qui, vus de notre embarcation, nous feraient plutôt penser à deux sous-marins en train d’émerger…Plus question de traîner : il faut chausser les palmes et les rejoindre. C’est une mère de 17m avec son baleineau qui doit avoir 3 semaines. Il mesure quand même presque 5 m et doit peser 1,5 tonnes. Elle est arrivée à Rurutu depuis plusieurs semaines et doit peser maintenant environ une vingtaine de tonnes. Au total, c’est 1/3 de son poids qu’elle aura perdu durant son voyage-jeûne dans les eaux plus chaudes de Polynésie jusqu’à son retour en Antarctique, où elle pourra enfin se régaler de krill.


Les yeux dans les yeux

Dans l
Dans l’œil de la baleine...
© M. Dupuis

Le moment est venu ; j’enjambe le bastingage et essaie de me glisser au mieux dans l’eau à 22°C tendant le bras vers Pierre qui me passe le caisson. Je vais pouvoir m’essayer aux joies de la photo sous-marine et qui plus est, avec un modèle de choix ! Mais comment l’aborder ?? je me rends compte que mesurant à peine 1,60m, j’ai à faire à 10 fois plus grande que moi ! J’entends bien Yves me dire de nager à la tête de la baleine, mais je ne maîtrise pas encore parfaitement toutes les subtilités du palmage en compagnie d’une baleine. Je dois reconnaître qu’elle est une merveilleuse ambassadrice du monde des mégaptères. Mes premières photos sont timides et respectent une distance additionnant la sécurité et une certaine crainte face à cette géante des mers. Puis je m’enhardis et je m’approche, le masque collé au viseur du caisson. Je ne suis plus qu’à 5 m d’elle. Son baleineau semble poser sur sa tête. C’est ainsi que cette mère attentive aide son petit à respirer. Il sera bientôt en mesure de faire des apnées de plusieurs minutes ; en attendant, maman est là. Il me semble ressentir toute la tendresse de cette mère pour son rejeton totalement dépendant d’elle. Du bout de son nez - si on peut parler de nez…-, elle le pousse régulièrement vers la surface et accompagne son retour sous l’eau. Les nageoires pectorales du bébé mesurent déjà près d’1m, mais il ne sait visiblement pas encore s’en servir et elles pendent de chaque côté de son corps.


Baleines et bulles
Baleines et bulles
Les baleines à bosse chantent les mélodies les plus complexes du royaume animal : plusieurs thèmes organisés dans un ordre particulier pour un chant qui peut durer 30min que le mâle reprendra encore et encore pendant des heures, voire des jours. On suppose que ce chant attire les femelles ou permet de signaler un territoire ou d’éloigner les autres prétendants - © M. Dupuis

C’est un moment magique. Elle sait que nous sommes là, mais ne semble visiblement pas inquiète. Quel âge peut-elle avoir ? Combien de fois est-elle déjà venue à Rurutu pour donner naissance à la génération suivante ? Les marques sur son corps semblables à des trous sont dues aux morsures des squalelets féroces (Isistius brasiliensis) qui remontent des profondeurs et attaquent les baleines en leur arrachant un morceau de peau, laissant ces vilaines et sans doute douloureuses cicatrices.

Nous avons la chance de nager autour d’eux pendant plus d’une heure. Cela crée des liens et c’est à regret que nous devons les quitter, mais beaucoup d’entre nous ont froid et il est temps de rentrer. Sur le chemin du retour, tout le monde exprime son émerveillement et l’excitation brille dans tous les yeux : il y a ceux qui ont eu peur, ceux qui se sont approcher au plus près, laissant à la baleine le soin de les éviter…J’ai pu observer la scène en question : un nageur téméraire (ou imprudent) s’est retrouvé tout près de sa nageoire pectorale qui mesure environ 3m. La baleine a su éviter de quelques centimètres ce nageur malhabile. Si elle n’avait pas fait preuve de cette dextérité, je pense que notre plongeur n’aurait pas fait le poids face à la pectorale…


Arbre à baleine
Arbre à baleine
L’arbre à baleine annonce par sa floraison l’arrivée de s baleines à bosse à Rurutu et fleurit jusqu’à leur départ en octobre/novembre - © M. Dupuis

C’est un sentiment de joie profonde qui m’anime après ce moment de partage avec l’un des plus gros mammifères du monde. De la joie, mais aussi de l’émerveillement face à cette douceur, cette tendresse, cette harmonie qui émanent d’elle. Comment peut-on encore tuer ces animaux aujourd’hui ?? Je n’ai qu’une envie : y retourner au plus vite. La pause-déjeuner est assez courte puisque nous repartons vers 13h45 pour la deuxième sortie de la journée.
Ceux qui étaient là ce matin sont au rendez-vous de l’après-midi, racontant aux nouveaux arrivants leur expérience inoubliable de la matinée. Tout le monde espère bien revoir cette baleine-là : on l’a appelée Motu car sa nageoire dorsale (qui permet, avec la caudale, l’identification chez les cétacés) est abîmée, comme si elle avait été mordue ou coupée. Il fait beau cet après-midi, la mer est calme et nous retrouvons Motu et son petit quasiment là où nous les avions laissés. Là encore, nous glissons dans l’eau à tour de rôle, bateau par bateau, mails il y en a 3 cette fois.


Champs de taro
Champs de taro
Le taro est un tubercule polynésien très apprécié localement et est cultivé de façon familiale - © M. Dupuis

Quand notre tour arrive, je me sens plus à l’aise que ce matin. J’ai une idée en tête ; je ne sais pas si je pourrais ou si je saurais faire, mais c’est maintenant ou jamais : je veux photographier l’œil de la baleine. Motu a la gentillesse de ne pas beaucoup bouger. Je m’approche en palmant, la tête de Motu grossit dans mon viseur. Je ne suis plus qu’à un peu plus de deux mètres d’elle. Son œil est au centre de mon viseur, il est fermé. Très lentement, Motu ouvre son œil. Je ne pensais pas que les baleines battaient elles aussi des paupières... C’est là encore un sentiment de communion avec elle qui m’envahit et je me surprends à lui parler, comme si nous étions déjà des amies. Comment me voit-elle ? Je ne suis peut-être qu’un drôle de petit animal avec un œil énorme : le hublot du caisson !

On dit des humains que leur regard est le reflet de leur âme. Il m’a semblé, en regardant Motu dans l’œil, apercevoir chez elle l’âme de la Baleine…
Cet après-midi magique se termine après trois mises à l’eau pour chaque groupe. Nous sommes aux anges et en oublions notre fatigue. Vivement demain !


Le chant des mâles

Taro dans un carton
Taro dans un carton
© M. Dupuis

J’ai eu la chance de sortir en mer presque tous les jours, soit de Moeraï, soit d’Avera. J’ai vu comment notre baleineau apprenait à maîtriser ses pectorales et comme il s’émancipait de sa mère. Toutes ces sorties ont été magnifiques, chacune avec ses particularités et son lot d’aventures, certaines plus physiques que d’autres, notamment à cause des conditions météorologiques : pluie, vent, houle, creux de 3 m dès la sortie du port…mais tous les rendez-vous ont été honorés et les baleines présentes. A ma dernière sortie en mer, elles m’ont offert un cadeau d’au revoir : deux mâles courtisent une femelle avec moult bulles (rien à voir avec celles d’un détendeur …) et l’un d’eux se met à la verticale au-dessus de sa dulcinée, à une vingtaine de mètres de profondeur et tout à coup, il se met à chanter…

Mon séjour à Rurutu a duré 12 jours. J’ai pu découvrir les autres charmes de l’île et la luxuriance de sa végétation : café, mangues, ananas, taro (tubercule polynésien très apprécié localement), litchis, papayes, citrons, pamplemousses, oranges, piments, fleurs, tout y pousse. Quelques belles randonnées dans les grottes habitées de stalactites et stalagmites sont à faire que l’on termine parfois en voiture car les Rurutu s’arrêtent volontiers pour les auto-stoppeurs, et l’île est plus grande qu’elle n’y parait. C’est une nature rustique mais généreuse. J’espère bien que le vent me poussera de nouveau vers les eaux de Rurutu. C’est là que j’ai pu réaliser mon rêve de baleine : nager assez près d’elle pour plonger dans son regard…

Myriam Dupuis - 15/11/2008

Aujourd’hui, la chasse commerciale aux grands cétacés est interdite.
Certains pays tels que la Norvège, l’Islande et le Japon
cependant souhaitent la reprendre.
Vous pouvez visiter l’exposition « Incroyables Cétacées »
du 11 juin 2008 au 25 mai 2009
Muséum National d’Histoire Naturelle
Grande Galerie de l’Évolution
36 rue Geoffroy Saint-Hilaire
75005 PARIS
Ou via internet à l’adresse suivante : http://www2.mnhn.fr/cetaces/index.php
et exprimer votre opinion pour ou contre la pêche à la baleine.
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